Le contrôle de la satiété chez le chat

Le contrôle de la satiété permet de prévenir l’obésité, mais pas de la soigner.

Le contrôle de la satiété est au coeur de la problématique de l’obésité du chat. Ainsi, certains chats semblent pouvoir consommer en quelques minutes leur quota de calories quotidiennes. Alors que d’autres, ayant un accès permanent à la nourriture, parviennent à se réguler et sont de ce fait épargnés par l’obésité. Ce dysfonctionnement dans le contrôle de la prise alimentaire est loin d’être entièrement élucidé. En effet, la régulation de la satiété est un processus très complexe qui concerne autant l’estomac que le cerveau.

Glouton ou boulimique.

Contrôler les facteurs influençant la satiété suppose au préalable d’identifier la séquence comportementale défaillante chez votre chat.

Certains chats sont manifestement en proie à une gloutonnerie comparable à celle de Garfield. Ils mangent de façon excessive, comme s’ils ne sentaient pas leur estomac se remplir. Ils donnent l’impression de ne pas percevoir de signal pour s’arrêter de manger. Là, c’est la satiété intra-repas (ou rassasiement) qui est inopérante. Cette situation est certainement la plus simple à régler. Il suffira de jongler entre différentes mesures nutritionnelles bien connues, portant sur le rationnement, le contrôle calorique, l’appétence ou le profil en macro-nutriments des aliments consommés.

Par contre, pour d’autres chats, c’est la satiété inter-repas qui est défaillante. Ces affamés n’ont de cesse de réclamer entre les repas. A peine l’estomac rempli, il ne décolle pas de vos jambes en vous guidant vers la cuisine. S’ensuit la sérénade de miaulements monocordes qui achève de vous scier les nerfs. Lutter contre ce trouble obsessionnel compulsif est une véritable gageure. ll faut parvenir à tromper le cerveau de votre chat avec des stratégies le souvent non alimentaires.

Mettez-le à l’eau…

A plusieurs reprises, dans mes articles précédents, j’ai pris le raccourci d’affirmer que les protéines et l’eau étaient les principaux contributeurs à la satiété des chats. Allons plus loin.

En fait, plus un aliment contient d’eau, plus il contribue la sensation de remplissage et de distension de l’estomac. Au delà d’un certain seuil, qui correspondrait au volume d’une souris selon certains, un inconfort digestif commence à s’installer (ballonnement, nausées…). C’est la satiété intra-repas.

D’un point de vue évolutif, les  chats ne sont pas adaptés aux modifications extrêmes de la nourriture industrielle. Les chats « modernes » (comme les humains) évaluent très mal la densité énergétique (kcal/g) des aliments qu’ils ingèrent. Surtout lorsque celle-ci est très éloignée de leur alimentation originelle. Autrement dit,  30 g de viande et 30 g de croquettes procurent la même sensation de satiété à votre chat.

Il est donc crucial de privilégier les aliments humides, dont la teneur en eau se rapproche ce celles des proies du chat dans la nature.

… et aux protéines.

Il est communément admis que les protéines ont un pouvoir satiétogéne puissant. Mais pour cela, il faut que le taux de protéines soit bien supérieur aux 30 % présents dans la majorité des croquettes. Pourquoi ?

Le premier mode d’action avéré fait intervenir des cellules présentes dans l’estomac et l’intestin grêle, qui « sentent »  la présence de protéines (1). Un signal serait alors émis dès le début du repas et directement communiqué au cerveau, et amplifié par le pancréas.

En outre, il est envisageable que la vitesse d’apparition des acides aminés dans le sang puisse aussi jouer le rôle de signal. C’est le concept de protéines «lentes» et «rapides». Les aliments liquides là encore semblent plus efficaces. Car le temps de transit des protéines dans l’estomac est supérieur en présence d’un aliment solide. En outre, les protéines « industrielles » sont partiellement dénaturées par la cuisson, ce qui ne signifie pas qu’elles soient indigestibles ou moins bio-disponibles. Mais l’agrégation des protéines les rend moins accessibles aux enzymes digestives (protéases), d’où une libération plus tardive des acides aminés.

Finalement,  les pâtées ou la « vraie » viande sont à privilégier pour la satiété, en raison leurs teneurs idéales en eau et en protéines.

Les solutions peu concluantes sur la satiété

C’est le cas des régimes riches en fibres. Intuitivement, on pourrait penser que les fibres contribuent à la satiété comme l’eau, du fait de la distension de l’estomac qu’elles occasionnent. Même les spécialistes de Royal Canin sont dubitatifs: « Leurs effets sur le rassasiement et la satiété sont assez mal décrits (…) Selon certains chercheurs, les fibres n’auraient aucun intérêt particulier pour la satiété avec une alimentation diluée en énergie et riche en humidité. » (2). Autrement dit, le régime pâtée – courgettes a peu d’intérêt.

Les aliments riches en matières grasses ont un effet moins puissant que les protéines sur le contrôle de la satiété. Bien sûr, les aliments trop gras sont déconseillés. Toutefois, on constate que les aliments humides pour chats du commerce qui sont généralement riches en graisses, ne sont pas un facteur de risque d’obésité, au contraire.

Enfin, toutes ces mesures ont leur limite car leur effet est souvent transitoire. L’organisme « apprend » à contourner les multiples signaux de satiété, pour finalement rétablir son apport calorique habituel. Pour lui, l’important est de protéger son capital, sa réserve de tissu adipeux. C’est cette réserve de graisse qui a permis au chat de s’adapter aux périodes d’abondance et de disette pendant des millénaires. En s’attaquant à elle, on enclenche une cascade de réponses physiologiques qui s’opposent à tout régime restrictif.

Tromper le cerveau de votre chat.

Alors comment aller plus loin ? Comment réduire la prise alimentaire sans exciter la faim et stimuler les défenses biologiques ?

La faim reste la maîtresse du jeu. Une première solution consiste à jouer sur les volumes. Lorsqu’un chat ne mange que des croquettes, l’introduction d’un aliment humide pour remplacer une fraction de ses croquettes semble temporairement apaiser sa faim. Cela oblige à peser et rationner les croquettes de façon stricte. Car paradoxalement, la multiplication du nombre de sources alimentaires laissés à disposition, est  aussi responsable d’une moins bonne régulation de la satiété et des calories ingérées (2).

Pour un effet durable, il est préférable par la suite de ne conserver que l’alimentation humide. Les apports journaliers seront répartis sur trois ou quatre repas.  Vous pourrez alors diminuer petit à petit la taille de chaque repas. Car l’organisme de votre chat « accepte » mieux les changements minimes.

Personnellement, j’ai constaté qu’un mélange de pâtée avec de la viande maigre (ou poisson) donnait les meilleurs résultats sur la satiété, dans le cadre d’un régime hypocalorique. Mais si votre chat continue malgré tout de réclamer, vous pouvez lui concéder quelques croquettes en votre présence, distribuées comme des gourmandises.

Apaiser le cerveau de votre chat.

De nombreuses zones du cerveau sont impliquées dans le contrôle de la prise alimentaire. Plusieurs études ont révélé l’importance du système limbique, ou cerveau émotionnel.

Les chats inactifs ou vivants en appartement ont un risque d’obésité plus grand. Mais ce n’est pas tant l’activité physique qui est en cause, c’est le cerveau. L’un subit les effets de l’ennui et du stress en milieu clos, alors que l’autre s’adonne à la méditation contemplative, reluque ce qui se passe chez le voisin ou torture à l’envie un rongeur de passage. La solution est donc de multiplier les enrichissements dans l’environnement de votre chat, les occasions de jeu, les interactions avec vous, « leur humain », ou d’autres animaux.

Et la résolution la plus pertinente sera de changer sa vaisselle de table. Oubliez définitivement les gamelles pour les croquettes. Ainsi, pour en finir avec la routine et la monotonie, adoptez les « food puzzles » pour chats ! Cette solution offre le double avantage de préserver la santé physique (risque d’obésité) et  mentale de votre chat. En effet, les chats ont conservé leur instinct naturel de travailler pour manger. Avec cette variante ludique, vous trompez la faim de votre chat car « il mange plus lentement ». De plus, votre chat éprouve le plaisir que lui apporterait une authentique partie de chasse. Les endorphines libérées dans son cerveau contribueront à sa sensation de bien-être, de détente et de relaxation. Juste assez pour accepter, au passage, une petite restriction du nombre de croquettes journalières.

Avec ces nouveaux jeux, les résultats sont parfois miraculeux. Les chats retrouvent le goût de jouer. Mais surtout, on observe une diminution des troubles psycho-somatiques et comportementaux liés au stress, de la boulimie en particulier. Enfin pour vous, c’est l’occasion d’exprimer toute votre inventivité et votre créativité  en « détournant » quelques objets voués au rebut (http://www.foodpuzzlesforcats.com/homemade-puzzles).

La microflore intestinale et le cerveau « marchent » ensembles

L’idée que la microflore intestinale soit impliquée dans les troubles de l’humeur, les comportements dépressifs, et le stress est corroborée par l’observation et plusieurs études sur l’homme et les animaux. Ce nouveau domaine scientifique s’appelle la psychobiotique… appliquée aux chats, bien sûr.

Bon nombre de propriétaires me rapportent une réduction significative des comportements liés à l’anxiété de leur chat, après avoir modifié leur régime alimentaire. Une fois de plus, le passage à la bi-nutrition mais encore davantage à l’alimentation hybride, se révèle bénéfique. Comment l’expliquer ? Il est probable que l’incorporation significative de viande crue ou légèrement cuite induise un changement positif dans la composition de la microflore. Certaines souches bactériennes (Lactobacillus notamment) auraient la propriété de produire des neurotransmetteurs (GABA), ou d’augmenter la production de sérotonine par l’intestin.  Ces deux « hormones du bonheur » ont des effets positifs sur la dépression et l’anxiété. Sur le long terme, ce mécanisme participerait à l’effet satiétogène de la viande pour les chats.

Comme chez l’homme, les études scientifiques portant sur le microbiote intestinal du chat sont encore peu nombreuses. Néanmoins, une étude pilote a été menée et confirme que la microflore des chats obèses ou en surpoids semble altérée, par comparaison avec celle de chats minces (3). Il est probable que cette altération soit la conséquence d’un régime alimentaire favorisant l’obésité. Et selon moi, le régime « tout-croquettes », hyper-glucidique, explique ces modifications négatives de la microflore du chat.

Satiété et obésité: les maux de la faim.

Inversement, cette flore intestinale « industriellement » modifiée participe certainement à la résistance de l’organisme aux régimes alimentaires restrictifs prescrits aux animaux obèses. Le contrôle de la satiété permet  de prévenir l’obésité, mais pas de la soigner.

D’ailleurs, les spécialistes nutritionnistes partagent ce constat d’échec, tout en rejetant la responsabilité sur les propriétaires. « Actuellement, le traitement de choix de l’obésité canine et féline est la restriction alimentaire associée à des mesures destinées à augmenter l’activité physique. Ce traitement est souvent inefficace du fait de la mauvaise observance des propriétaires confrontés à des démonstrations de faim et/ou de baisse de la satiété de la part de leur animal » (2).

Mais ils travaillent sur de nouvelles pistes, l’adjonction de « médicaments à effet satiétogène qui pourraient être des mimétiques ou des agonistes des signaux de satiété » (2).  No comment !

Le contrôle de la satiété est au coeur de la problématique de l’obésité du chat.

Dessin Philippe Bernard.

Références:

(1) GILOR . et al – New Approaches to Feline Diabetes Mellitus: Glucagon-like peptide-1 analogs –  J Feline Med Sur (2016)

(2) Robert C Backus – Contrôle de la satiété – WALTHAM Focus (2006)

(3) Kieler IN et al.  Overweight and the feline gut microbiome a pilot study.  J Anim Physio Anim Nutr (2016)

Faut-il avoir peur de la viande pour les reins des chats ?

Aucune étude n’a pu montrer que les protéines alimentaires apportées par la viande sont toxiques pour les reins des chats.Très en vogue, les régimes hyper-protéiques ont des vertus incontestables chez l’homme. Notamment, ils permettent un meilleur contrôle du poids. Plusieurs études bien documentées le confirment, mais elles pointent aussi les risques potentiels pour le squelette et la fonction rénale.

Toutefois, le chat est un hypercarnivore, et manger de la viande pour lui n’est pas une simple mode, c’est un usage. De plus, son squelette semble à l’abri des fractures du col du fémur, qui ne concernent que les chats « parachutistes ». Cependant, il est de notoriété publique que les reins sont le point faible des chats, surtout en vieillissant. Alors est-il judicieux de limiter le recours à la viande pour prévenir ce risque ?

Continuer la lecture de Faut-il avoir peur de la viande pour les reins des chats ?

Le label « P.A. », un critère de qualité nécessaire mais pas suffisant (2)

Les protéines végétales sont peu biodisponibles.

« Les protéines végétales … ce sont les meilleurs appâts à souris qui existent ! »

(dessin Philippe Bernard)

L’efficacité alimentaire des protéines ne se résume pas à faire ingérer à un chat une somme d’acides aminés déterminés. Pourtant, en 2016, c’est cette vision simpliste qui prédomine encore, et le critère « valeur biologique des protéines » mérite d’être dépoussiéré. Comme je l’ai suggéré dans le précédent article, il conviendrait de s’assurer que ces acides aminés (AA) soient réellement disponibles après digestion. Cette biodisponibilité dépend avant tout de la structure physico-chimique des aliments ou matrice (1).

Continuer la lecture de Le label « P.A. », un critère de qualité nécessaire mais pas suffisant (2)