L’abus de phosphore nuit-il à la santé des chats ?

« Certains aliments industriels pour chats, en particulier humides, apporteraient 4 à 5 fois les besoins physiologiques en phosphore. »

Ce constat repris par une vétérinaire experte en nutrition a de quoi intriguer. En effet, l’alimentation ancestrale des chats a toujours été composée d’aliments extrêmement riches en phosphore, à savoir des os, de la viande ou du poisson. De plus, l’alimentation humide industrielle semble très proche de l’alimentation « naturelle » des chats.

Mais l’étude va encore plus loin, en montrant que l‘excès de phosphore serait toxique pour les reins des chats, même chez les sujets jeunes et en bonne santé (1).

Dessin de Philippe BERNARD.

Besoins et recommandations pour le phosphore chez le chat.

Il faut avant tout signaler que cette récente étude a été financée par la Fédération Européenne de l’Industrie des Aliments pour Animaux Familiers (FEDIAF). Rien de blâmable. Il est même légitime pour cette institution de réactualiser ses recommandations nutritionnelles, à la lumière des dernières connaissances scientifiques.

Tout d’abord, les auteurs de l’article affirment que les aliments humides pour chats apportent 4 à 5 fois les besoins d’entretien du chat. Mais en regardant de plus près, ils prennent pour référence les recommandations minimales émises par le National Research Council (NRC) en 2006. Depuis, la FEDIAF a revu ses recommandations très à la hausse en 2012.

En fait, il est très probable que les besoins en phosphore pour les chats ne soient pas parfaitement délimités. Il n’y a ni valeur maximale ni valeur optimale émise pour le phosphore. Alors dans ce cas-là, je me réfère à l’étalon « souris » en vigueur depuis des millénaires pour les chats. Et 100 g de souris fraîches correspondent à 0,5 g de P pour 125 kcal EM (*).

Tableau 1: Apports minimum recommandés en phosphore

Sources g de P / 1000 kcal EM (*)
NRC 2006 0,64
FEDIAF 2012 1,25
Etalon « souris » 4

Ô surprise ! La teneur en phosphore d’une souris est très au dessus des recommandations minimales.

Le taux de phosphore n’est pas mentionné sur les étiquettes.

Par ailleurs, qu’en est-il vraiment des aliments humides ? L’article en question  reprend une vieille enquête, elle-même limitée à un nombre réduit de références. En effet, c’est beaucoup plus fastidieux que de calculer le taux de glucides. Car le taux de phosphore est rarement mentionné sur les étiquettes. Le Dr Lisa Pierson (vétérinaire nutritionniste pour chats) a recensé sur son site des milliers de références d’aliments humides vendus aux Etats Unis (valeurs réactualisées en 2017). Un travail impressionnant ! Contrairement aux attentes, on constate que la majorité des marques affichent un taux de P raisonnable, situé entre 2,5 et 3 g / 1000 cal EM. Soit bien moins encore que notre étalon «  souris » (4 g).

Tableau 2: Apports moyen en g de P / 1000 kcal EM (*) de quelques gammes humides « grand public » 

Purina One 2,8
Sheba 2,36
Gourmet 2,5
Equilibre et instinct 2,5
Royal canin (< 7ans) 2,75
Science diet < 1,8

Alors ne sommes nous pas là encore dans une zone où la science, en voulant tout expliquer, flirte avec l’idéologie ? D’ailleurs, les chats « pré-modernes » étaient majoritairement nourris avec des boites, un peu de mou et du foie de boeuf. Et cette overdose de phosphore ne les empêchait pas de vivre au delà de 20 ans. Ce qui est exceptionnel aujourd’hui !

Pourtant…

Le phosphore serait néphro-toxique pour les chats en bonne santé

Jusqu’à présent, le lien de causalité direct entre le taux de phosphore dans l’alimentation et le déclin de la fonction rénale n’a jamais été démontré.  Même chez les chats insuffisants rénaux, un taux de phosphore élevé dans le sang est corrélé à une espérance de vie plus courte pour ces chats et une dégradation plus rapide de leur fonction rénale. Mais le mécanisme physiopathologique direct n’avait pas été démontré jusqu’alors.

L’étude précédente (1) conclut que sous certaines conditions, trop de phosphore serait responsable de lésions tubulaires rénales, comme observé chez l’homme et le rat: « La consommation d’un régime trop riche en phosphore hautement bio-disponible pourrait avoir des effets néfastes sur les paramètres de la fonction rénale de chats sains ». Net et sans appel ! Néanmoins, le choix des mots est subtil. Quant aux modalités expérimentales, elles sont selon moi trop éloignées des conditions de terrain. Finalement cette étude suscite plus de questions qu’elle n’apporte de véritables réponses.

La première difficulté de cette étude a été d’étudier l’influence du taux de phosphore indépendamment du taux de protéines. Car les aliments riches en phosphore sont aussi riches en protéines. Or les protéines sont elles aussi soupçonnées depuis plus d’un siècle de favoriser l’insuffisance rénale. Ainsi, les auteurs ont confectionné deux régimes ménagers identiques (viande de boeuf et riz) présentant les mêmes teneurs pour les protéines, les vitamines et minéraux… sauf pour le phosphore et le calcium. Ainsi, ils ont ajouté du phosphore sous une forme très soluble dans le régime testé (en gros, de l’acide phosphorique) mais pas de calcium. Finalement, le régime test présentait trois fois plus de phosphore que le régime témoin. Mais surtout le rapport Ca/P était de 0.4 contre 1.3 pour le régime témoin (norme > 1.1 ).

Le rapport Ca/P est extrêmement déséquilibré dans cette expérience. Dans la pratique on ne rencontre jamais de tels chiffres. Car s’il est bien une recommandation nutritionnelle que les industriels du petfood respectent, c’est le rapport Ca/P (à l’exception des aliments dits complémentaires).

C’est le type de phosphore qui est en cause.

Les sels de phosphore utilisés pour le régime test de cette étude étaient particulièrement solubles dans l’eau et en milieu acide (comme dans l’estomac). Cela favorise son absorption rapide dans les premières portions de l’intestin grêle. Autrement dit, c’est le phosphore hyper-digestible qui explique la toxicité rénale dans cette étude.

On savait déjà que le phosphore contenu dans les céréales et les autres sources végétales est moins digestible que celui présent dans les sources animales. Mais selon les auteurs, le plus « mauvais » phosphore provient surtout de sources non organiques. Ni de la viande, ni des végétaux, mais d’une trentaine d’additifs minéraux largement utilisés dans l’industrie agro-alimentaire.

Et ce « mauvais phosphore » serait présent en quantité importante dans l’alimentation humide des chats. Ce point mérite certainement d’être confirmé. Selon moi, cette étude est insuffisante pour mettre en cause la sécurité des aliments humides complets pour chats. Pour que de tels aliments soient dangereux  pour les chats, ils devraient cumuler le double défaut d’un rapport Ca/P très bas et de quantités hors normes en phosphore hyper-digestible. En pratique, cela a peu de chance d’exister.

Consensus scientifique pour le phosphore chez les chats insuffisants rénaux.

En contrepartie, il est un domaine où le phosphore est depuis longtemps montré du doigt, c’est l’insuffisance rénale chronique. Chez les chats présentant un stade avancé d’insuffisance rénale, plusieurs dérèglements physiologiques sont liés au phosphore:

  •  Les chats en insuffisance rénale terminale ont souvent une hyperphosphatémie (taux de phosphore élevé dans le sang). Le phosphore s’accumule dans le sang car les reins défaillants ne parviennent plus à l’éliminer.
  • la progression de l’insuffisance rénale serait favorisée par un dysfonctionnement des glandes parathyroïdes, lui-même induit par l’élévation du phosphore dans le sang. On parle d’hyperparathyroïdie secondaire d’origine rénale.

En fait, il faut surtout conserver à l’esprit qu’un taux élevé de phosphore dans le sang signifie que l’insuffisance rénale est à un stade avancé. Ce qui rapproche effectivement les chats d’une fin inéluctable, sans pour autant en être forcément la cause directe.

Les aliments sans phosphore ne sont pas la panacée pour les chats insuffisants rénaux.

La solution la plus évidente pour ralentir ces mécanismes délétères liés à cette augmentation du phosphore dans le sang est depuis longtemps (chez l’homme) la restriction des apports en phosphore dans l’alimentation. Il est aussi possible d’améliorer cette mesure en ajoutant des chélateurs du phosphore dans la nourriture. En se fixant au phosphore, les sels obtenus ne passent pas la barrière digestive, et sont éliminés… dans les selles. Cette dernière mesure est chère, peu pratique et non dépourvue d’effets secondaires.

En ce qui concerne les chats, les régimes les plus restrictifs en phosphore sont aussi les plus restrictifs en protéines, d’origine animale surtout. Et les chats refusent de les manger. Finalement, c’est contreproductif puisque cela aggrave la dégradation de l’état général des chats insuffisants rénaux.

Néanmoins, certains chats se prêtent au jeu. On peut alors abaisser le taux de phosphore dans le sang, mais cette baisse est d’ampleur limitée. On ne peut hélas pas compter comme chez l’homme sur la dialyse pour débarrasser totalement le sang de son phosphore en excès. Au mieux, on peut espérer ralentir le cours de l’hyperparathyroïdie, mais jamais l’inverser.

Il est probable qu’une alimentation riche en phosphore chez les chats les plus âgés perturbe le métabolisme phosphocalcique, dont le chef d’orchestre est la  parathyroïde. Mais il ne faut pas négliger l’influence d’un autre processus physiologique majeur à l’oeuvre chez tous les animaux, le vieillissement. Une protéine du vieillissement, la protéine Klotho, accélère significativement l’hyperparathyroïdie. Et cela, malheureusement, c’est génétique. Ce qui limite la portée réelle des régimes hypo-phosphorés. Surtout quand c’est pour convertir le chat, un hypercarnivore, en un brouteur de soja.

Effet préventif pour les chats âgés en bonne santé.

Si un régime limité en phosphore et en protéines peut sembler bénéfique  à certains chats insuffisants rénaux, peut-on escompter un effet préventif pour la catégorie des chats les plus « à-risque », les chats âgés ? C’est objet d’une étude publiée en 2016, qui visait à montrer l’intérêt de diminuer « modérément » les protéines et le phosphore dans l’alimentation de chats à l’aube du troisième âge,  fixé arbitrairement à à 9 ans (2).

Cette étude a porté sur une période de 18 mois, ce qui est plutôt rare. Mais faire manger le même régime à un chat pendant un an et demi, relevait de la mission impossible. Alors, pour leur moral, quelques écarts ont été tolérés… En plus des croquettes « senior », la majorité se voyait offrir des petites quantités de pâtées standard ou des aliments humains (poulet, produits laitiers…). Premier biais expérimental.

Enfin, la conclusion de cette étude est peu probante. Il a été observé qu’un régime standard (phosphore et protéines conformes aux recommandations usuelles) avait peu de répercussions défavorables et mesurables sur le fonctionnement des glandes parathyroïdes. Mais surtout, il n’y avait aucune différence significative sur la proportion de chats développant une insuffisance rénale sur cette période d’observation.

En conséquence, le bien-fondé d’aliments pour chats âgés, formulés sur la seule base d’une réduction de phosphore et de protéines, est donc discutable.

Ce qu’il faut retenir du phosphore pour les chats

Les chats mangent depuis leur origine des proies riches en phosphore. C’est parce que ce minéral est vital pour eux (fonctionnement neuronal, mécanisme énergétique des cellules musculaires, minéralisation du tissu osseux). Mais surtout, le chat est apte à gérer des quantités de phosphore très supérieures aux autres animaux. Les données extrapolées d’observations faites sur l’homme ou les rongeurs de laboratoire sont sujettes à caution. Il en est de même des recommandations nutritionnelles officielles.

Pour les chats insuffisants rénaux, le taux de phosphore optimal n’est pas scientifiquement déterminé. Mais la teneur idéale se situe probablement à un niveau modérément restrictif ( 1 à 1.5 g / 1000 cal, selon moi).

Pour les chats en bonne santé, c’est le ratio Ca/P le plus important. Les régimes à base de viande (« raw food ») doivent absolument être complémentés et équilibrés avec une source de calcium notamment. Les C.M.V. comme VIT’I5 Little Ca:P=3 ou TC Premix conviennent pour compléter la viande. Par contre, certains régimes de type BARF (à base d’os) peuvent présenter de graves déséquilibres pour le phosphore. Enfin, les aliments complémentaires humides (type ALMO Nature), carencés en calcium notamment, ne doivent pas excéder 15 % des apports caloriques hebdomadaires, surtout chez le chat âgé (3-4 boites de 100 g maxi par semaine).

La viande pour les chats, encore et toujours.

Toute cette belle théorie scientifique est à nuancer du fait de l’extrême variation observée quant à la digestibilité du phosphore. Nous avons mentionné les risques potentiels des phosphores inorganiques, qui sont des sources de phosphore « rapide » susceptible d’affoler les parathyroïdes. Mais ce phosphore n’a rien de commun avec celui qui est contenu dans la viande. Je parle ici de la « vraie » viande. Celle que vous pouvez donner crue ou cuite à votre chat, en complément ou en remplacement de l’alimentation industrielle. Et cela, même pour les insuffisants rénaux.

Victor Menrath, un des précurseurs de la médecine féline en Australie, et spécialiste des maladies rénales du chat, a rappelé son point de vue lors d’une discussion sur un forum pour vétérinaires félins (2018):

Après 40 ans de pratique vétérinaire, j’en viens à la conclusion que les chats insuffisants rénaux se portent bien mieux, vivent plus longtemps et conservent un aspect moins misérable, lorsqu’ils sont nourris avec de la viande crue, la plus grasse possible, du foie, une fois par semaine et un complément en vitamines B. Je sais que cela va à l’encontre de la pensée moderne, mais ceci est mon observation.

Une des explications de cette observation est peut-être à rechercher du côté d’un nouveau chélaleur du phosphore. Cette substance, en abondance dans la viande fraîche, est ni plus ni moins que la vitamine B3. Plusieurs études menées chez l’homme depuis 2013 démontrent l’efficacité de la vitamine B3 pour abaisser le taux de phosphore dans le sang. En effet, pour traverser la barrière intestinale, le phosphore passe au travers de canaux, qui se ferment en présence de vitamine B3.  C’est pourquoi la vitamine B3 se comporte comme un chélaleur du phosphore. Vingt cinq milligrammes par jour de B3 (sous un forme particulière), soit l’équivalent de 130 g de viande de poulet, diminue le phosphore dans le sang de 20 % en moins d’un mois chez le chat (données personnelles non publiées). .

La nature n’est-elle pas bien faite? Je vous laisse réfléchir…

Références:

(1) DOBENECKER B. et al – Effect of a high phosphorus diet on indicators of renal health in cats – Journal of Feline Medicine and surgery (2017).

(2) GEDDES R.F. – The Effect of Moderate Dietary Protein and Phosphate Restriction on Calcium-Phosphate Homeostasis in Healthy Older Cats – J Vet Intern Med (2016).

(*) Abréviations:

  • P = Phosphore
  • kcal EM = kilocalories d’énergie métabolisable.

2018 pour les chats: « On ne croq’ plus, on soupe ! »

En ce début d’année, c’est le moment de formuler nos bonnes résolutions. Alors, si ce n’est pas encore pas fait, c’est l’occasion d’envisager l’abandon du régime « tout-croquettes » pour votre chat, et passer à l’alimentation mixte (ou bi-nutrition).

Peut-être avez-vous déjà tenté de le faire, sans succès. Il est vrai que surmonter l’addiction des chats pour les croquettes est souvent un véritable challenge. Et bon nombre de chats ont eu raison de la patience de leur propriétaire. Mais à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. C’est donc au prix de votre persévérance que vous donnerez une chance supplémentaire à votre chat de rester longtemps en bonne santé.

Dans cette perspective, un nouveau « produit de niche » s’offre aux papilles de ces chats difficiles, ce sont les soupes. Celles-ci semblent souvent très attractives pour eux. De ce fait, elles trouvent incontestablement leur place dans l’arsenal de séduction pour les chats réfractaires à l’alimentation humide.

La soupe, c’est surtout bon pour les grands.

Les soupes pour chats conviennent essentiellement aux chats adultes, car leur densité énergétique est faible, ce qui va à l’encontre des besoins des très jeunes chatons. En favorisant une consommation d’eau supérieure, on intervient à plusieurs niveaux sur la santé des chats adultes.

Comme nous l’avons évoqué dans le précédent article, l’eau qui compose les aliments est l’un des principaux facteurs de satiété pour le chat. Mais en plus, quand les chats d’intérieur ingèrent plus d’eau, ils auraient un niveau d’activité plus élevé(*). C’est ce que montrent plusieurs études récentes. Et cela, même lorsque l’on se contente de mouiller les croquettes. Cela est donc probablement une bonne stratégie pour prévenir ou diminuer l’obésité des chats.

Enfin, pour les chats présentant des problèmes urinaires, il est primordial de stimuler leur consommation d’eau. Plus celle-ci est importante, moins la saturation relative en struvites et oxalates de calcium des urines est élevée. Ces cristaux sont les principaux responsables des calculs urinaires chez le chat. Ainsi, on a pu montrer que la densité urinaire diminuait fortement lorsque l’on passait d’un régime alimentaire exclusivement sec (6,3 % d’humidité), comparé à des régimes intermédiaires, et à un régime uniquement humide proche des proies naturelles du chat (73,3 % d’humidité). Dans ces conditions, les chats urinent aussi plus fréquemment, ce qui diminue encore les risques de formation des calculs (*)

Quels sont les besoins en eau d’un chat ?

Pour faire simple, on peut estimer qu’un chat adulte a besoin de 1 ml d’eau par kilocalorie ingérée. Sachant qu’un chat pesant de 4 à 5 kilos a besoin de 200 à 250 kcal par jour, il a aussi besoin de 200 à 250 ml d’eau. Seuls les chats mangeant une alimentation à 100 % humide parviennent à ce chiffre.

En effet, les chats adaptent leur consommation volontaire d’eau à leur type de régime alimentaire, mais dans une certaine mesure seulement. Ainsi, les chats soumis à un régime humide boivent jusqu’à six fois moins (voire pas du tout) que les croquettivores, qui se jettent sur le bol d’eau dès la fin de leur repas. Mais surtout, la différence est flagrante lorsque l’on considère la consommation totale d’eau, issue à la fois des aliments et de l’eau de boisson. Sans surprise, elle est la plus basse avec le régime sec. Et l’alimentation exclusivement humide sous forme de pâtée est la seule qui est à même de couvrir l’essentiel des besoins en eau des chats.

De plus, il est probable que la composition différente en macro-nutriments de ces différents régimes contribue à une prise d’eau différente. En présence de taux protéiques supérieurs, ce qui est le cas des pâtées, les chats boivent davantage. Enfin, la texture collante des pâtées, du fait des agents gélifiants qui la composent, semble aussi stimuler la prise d’eau après le repas.

D’ailleurs cette sauce déplaît rarement aux chats. C’est même un régal pour eux. Au point que bon nombre d’entre eux délaissent les bouchées (de viande). C’est probablement ce qui a motivé les industriels à développer les soupes pour les chats. Alors étudions de plus près comment ces soupes peuvent participer aux besoins hydriques et nutritionnels des chats.

Les soupes pour chats… des aliments complets ou complémentaires ?

Pour certaines références, comme Gourmet Crystal ou Sheba Classic Soup, il s’agit clairement d’aliments complémentaires, sans additifs, mais potentiellement carencés en taurine et vitamines thermolabiles (thiamine). Ces marques misent sur le goût et la texture de leurs savoureux bouillons. On accède à une nouvelle dimension, celle de l’expérience gastronomique pour les chats. Et d’après certains témoignages, le plaisir semble réel. Le choix d’ingrédients « nobles », plus goûteux et riches en protéines y contribue beaucoup. En conséquence, le taux de glucides y est modéré, mais pas optimal (10 à 20%). Les fabricants recommandent de consommer un sachet par jour, en plus d’un aliment complet. Cet amuse-bouche de 40 g est donc très loin du compte pour couvrir les besoins en eau de votre chat. Mais c’est déjà un début.

Chez Whiskas, la spécialité c’est la sauce. Et bon nombre de chats en sont friands. Avec les soupes Whiskas, les chats retrouvent le goût Whiskas, mais avec encore plus de sauce. En outre, les nutriments sont en quantité et proportion équilibrées, ce qui autorise à ces soupes de prétendre au qualificatif d’aliment complet. Mais peut-être un peu trop riche en glucides (25 %). Sur la base de ce seul critère, ces aliments seraient plutôt médiocres. C’est toujours mieux que des croquettes à 40 % de glucides. C’est donc à proposer sans modération aux irréductibles croquettivores, qui ne boivent pas assez. Mais par la suite, il faudra envisager mieux si l’on veut diminuer significativement la part des glucides dans leur alimentation.

Le véritable point positif de ces produits, c’est donc qu’ils constituent véritablement un apport complémentaire en eau.

A part la soupe, comment passer votre chat à l’humide ?

Lorsqu’un chat a une préférence alimentaire bien établie, c’est extrêmement délicat de lui faire quitter sa zone de confort. Il a tendance à se méfier de la nouveauté, il est néophobe, C’est surtout problématique lorsqu’il n’a pas fait l’expérience très jeune de la diversité. Et pour certains chats, il faudra bien plus qu’une soupe onctueuse et délicieuse, déposée sous son nez, pour qu’il daigne manger autre chose que ses croquettes « qu’il adore ».

Passer un chat à l’humide requiert beaucoup de patience et d’astuce. Pour certains chats, cette transition demandera jusqu’à trois mois. En premier lieu, il faut utiliser la sensation de faim qu’éprouve naturellement votre chat. Pour ces chats obstinés, il faut donc d’abord arrêter l’alimentation en libre-service. Car la nouveauté ne l’intéressera pas si son bol de croquettes est plein. A l’inverse, ne le privez pas de nourriture pendant 24 heures. Cette frustration a davantage de chance de créer une aversion définitive pour cette nouvelle pitance.

Il faut du tact et de la mesure. Instaurez un rythme de deux distributions de croquettes par jour, en accentuant petit à petit le déficit calorique journalier (20 grammes de croquettes matin et soir, par exemple). Laissez ces repas à disposition pendant 20 à 30 minutes, puis retirez les. Au bout de quelques jours de restriction, essayez alors de présenter un peu de pâtée (ou soupe) à votre chat.

Si à ce stade, il refuse encore la pâtée, il faudra diminuer davantage les portions de croquettes (sans passer sous les 50 % de ses besoins caloriques). Souvenez-vous d’être patient et de ne pas vous décourager. Vous pouvez aussi faire précéder les repas par une séance de jeu, ou avoir recours aux puzzles alimentaires pour chats. L’exercice stimule l’appétit.

Quelques trucs quand il ne mange pas sa soupe.

Pour les chats les plus réfractaires, voici quelques idées supplémentaires:

  • caressez votre chat lorsqu’il est devant sa pâtée
  • passez sur ses lèvres votre doigt imprégné de sauce
  • essayez plusieurs textures et goûts différents
  • incorporez quelques morceaux de poulet cuit ou poisson dans la pâtée
  • pilez des croquettes, que vous saupoudrerez sur la pâtée ou la soupe
  • saupoudrez dessus un peu de fromage râpé ou parmesan
  • saupoudrez un peu de Fortifiora (probiotiques)… une petite pincée comme du sel de truffe pour vos plats
  • mélangez quelques croquettes avec seulement la sauce des pâtées
  • ou inversement, mélangez quelques bouchées humides avec les croquettes

En conclusion, les soupes pour chats sont une excellence façon d’amener votre chat à boire ses aliments avec plaisir. Mais pour le qualitatif, il faudra aller plus loin dans la sélection de l’alimentation humide de votre chat. Si votre chat mange le minimum préconisé de 100 g de pâtée par jour, celle-ci devrait comporter idéalement moins de 10 % de glucides. Il est préférable de diviser cette quantité en deux repas matin et soir, et d’ajouter une à trois cuillères à soupe d’eau, versées dessus.

Enfin, les soupes pour chats sont souvent chères, jusqu’à 3 € les 100 g pour certaines. Composée de 88 % d’eau, cela nous fait quand même 34 euros le litre d’eau.  A ce prix, même si votre chat ne lèche que la sauce des sachets-fraîcheur classiques, le bénéfice pour votre chat serait équivalent, mais très supérieur pour votre portefeuille.

Bonne année 2018.

Dessin Philippe BERNARD.

(*) D.G.Thomas -The effect of changing the moisture levels of dry extruded and wet canned diets on physical activity in cats – Journal of Nutritional Science (2017)

Le contrôle de la satiété chez le chat

Le contrôle de la satiété permet de prévenir l’obésité, mais pas de la soigner.

Le contrôle de la satiété est au coeur de la problématique de l’obésité du chat. Ainsi, certains chats semblent pouvoir consommer en quelques minutes leur quota de calories quotidiennes. Alors que d’autres, ayant un accès permanent à la nourriture, parviennent à se réguler et sont de ce fait épargnés par l’obésité. Ce dysfonctionnement dans le contrôle de la prise alimentaire est loin d’être entièrement élucidé. En effet, la régulation de la satiété est un processus très complexe qui concerne autant l’estomac que le cerveau.

Glouton ou boulimique.

Contrôler les facteurs influençant la satiété suppose au préalable d’identifier la séquence comportementale défaillante chez votre chat.

Certains chats sont manifestement en proie à une gloutonnerie comparable à celle de Garfield. Ils mangent de façon excessive, comme s’ils ne sentaient pas leur estomac se remplir. Ils donnent l’impression de ne pas percevoir de signal pour s’arrêter de manger. Là, c’est la satiété intra-repas (ou rassasiement) qui est inopérante. Cette situation est certainement la plus simple à régler. Il suffira de jongler entre différentes mesures nutritionnelles bien connues, portant sur le rationnement, le contrôle calorique, l’appétence ou le profil en macro-nutriments des aliments consommés.

Par contre, pour d’autres chats, c’est la satiété inter-repas qui est défaillante. Ces affamés n’ont de cesse de réclamer entre les repas. A peine l’estomac rempli, il ne décolle pas de vos jambes en vous guidant vers la cuisine. S’ensuit la sérénade de miaulements monocordes qui achève de vous scier les nerfs. Lutter contre ce trouble obsessionnel compulsif est une véritable gageure. ll faut parvenir à tromper le cerveau de votre chat avec des stratégies le souvent non alimentaires.

Mettez-le à l’eau…

A plusieurs reprises, dans mes articles précédents, j’ai pris le raccourci d’affirmer que les protéines et l’eau étaient les principaux contributeurs à la satiété des chats. Allons plus loin.

En fait, plus un aliment contient d’eau, plus il contribue la sensation de remplissage et de distension de l’estomac. Au delà d’un certain seuil, qui correspondrait au volume d’une souris selon certains, un inconfort digestif commence à s’installer (ballonnement, nausées…). C’est la satiété intra-repas.

D’un point de vue évolutif, les  chats ne sont pas adaptés aux modifications extrêmes de la nourriture industrielle. Les chats « modernes » (comme les humains) évaluent très mal la densité énergétique (kcal/g) des aliments qu’ils ingèrent. Surtout lorsque celle-ci est très éloignée de leur alimentation originelle. Autrement dit,  30 g de viande et 30 g de croquettes procurent la même sensation de satiété à votre chat.

Il est donc crucial de privilégier les aliments humides, dont la teneur en eau se rapproche ce celles des proies du chat dans la nature.

… et aux protéines.

Il est communément admis que les protéines ont un pouvoir satiétogéne puissant. Mais pour cela, il faut que le taux de protéines soit bien supérieur aux 30 % présents dans la majorité des croquettes. Pourquoi ?

Le premier mode d’action avéré fait intervenir des cellules présentes dans l’estomac et l’intestin grêle, qui « sentent »  la présence de protéines (1). Un signal serait alors émis dès le début du repas et directement communiqué au cerveau, et amplifié par le pancréas.

En outre, il est envisageable que la vitesse d’apparition des acides aminés dans le sang puisse aussi jouer le rôle de signal. C’est le concept de protéines «lentes» et «rapides». Les aliments liquides là encore semblent plus efficaces. Car le temps de transit des protéines dans l’estomac est supérieur en présence d’un aliment solide. En outre, les protéines « industrielles » sont partiellement dénaturées par la cuisson, ce qui ne signifie pas qu’elles soient indigestibles ou moins bio-disponibles. Mais l’agrégation des protéines les rend moins accessibles aux enzymes digestives (protéases), d’où une libération plus tardive des acides aminés.

Finalement,  les pâtées ou la « vraie » viande sont à privilégier pour la satiété, en raison leurs teneurs idéales en eau et en protéines.

Les solutions peu concluantes sur la satiété

C’est le cas des régimes riches en fibres. Intuitivement, on pourrait penser que les fibres contribuent à la satiété comme l’eau, du fait de la distension de l’estomac qu’elles occasionnent. Même les spécialistes de Royal Canin sont dubitatifs: « Leurs effets sur le rassasiement et la satiété sont assez mal décrits (…) Selon certains chercheurs, les fibres n’auraient aucun intérêt particulier pour la satiété avec une alimentation diluée en énergie et riche en humidité. » (2). Autrement dit, le régime pâtée – courgettes a peu d’intérêt.

Les aliments riches en matières grasses ont un effet moins puissant que les protéines sur le contrôle de la satiété. Bien sûr, les aliments trop gras sont déconseillés. Toutefois, on constate que les aliments humides pour chats du commerce qui sont généralement riches en graisses, ne sont pas un facteur de risque d’obésité, au contraire.

Enfin, toutes ces mesures ont leur limite car leur effet est souvent transitoire. L’organisme « apprend » à contourner les multiples signaux de satiété, pour finalement rétablir son apport calorique habituel. Pour lui, l’important est de protéger son capital, sa réserve de tissu adipeux. C’est cette réserve de graisse qui a permis au chat de s’adapter aux périodes d’abondance et de disette pendant des millénaires. En s’attaquant à elle, on enclenche une cascade de réponses physiologiques qui s’opposent à tout régime restrictif.

Tromper le cerveau de votre chat.

Alors comment aller plus loin ? Comment réduire la prise alimentaire sans exciter la faim et stimuler les défenses biologiques ?

La faim reste la maîtresse du jeu. Une première solution consiste à jouer sur les volumes. Lorsqu’un chat ne mange que des croquettes, l’introduction d’un aliment humide pour remplacer une fraction de ses croquettes semble temporairement apaiser sa faim. Cela oblige à peser et rationner les croquettes de façon stricte. Car paradoxalement, la multiplication du nombre de sources alimentaires laissés à disposition, est  aussi responsable d’une moins bonne régulation de la satiété et des calories ingérées (2).

Pour un effet durable, il est préférable par la suite de ne conserver que l’alimentation humide. Les apports journaliers seront répartis sur trois ou quatre repas.  Vous pourrez alors diminuer petit à petit la taille de chaque repas. Car l’organisme de votre chat « accepte » mieux les changements minimes.

Personnellement, j’ai constaté qu’un mélange de pâtée avec de la viande maigre (ou poisson) donnait les meilleurs résultats sur la satiété, dans le cadre d’un régime hypocalorique. Mais si votre chat continue malgré tout de réclamer, vous pouvez lui concéder quelques croquettes en votre présence, distribuées comme des gourmandises.

Apaiser le cerveau de votre chat.

De nombreuses zones du cerveau sont impliquées dans le contrôle de la prise alimentaire. Plusieurs études ont révélé l’importance du système limbique, ou cerveau émotionnel.

Les chats inactifs ou vivants en appartement ont un risque d’obésité plus grand. Mais ce n’est pas tant l’activité physique qui est en cause, c’est le cerveau. L’un subit les effets de l’ennui et du stress en milieu clos, alors que l’autre s’adonne à la méditation contemplative, reluque ce qui se passe chez le voisin ou torture à l’envie un rongeur de passage. La solution est donc de multiplier les enrichissements dans l’environnement de votre chat, les occasions de jeu, les interactions avec vous, « leur humain », ou d’autres animaux.

Et la résolution la plus pertinente sera de changer sa vaisselle de table. Oubliez définitivement les gamelles pour les croquettes. Ainsi, pour en finir avec la routine et la monotonie, adoptez les « food puzzles » pour chats ! Cette solution offre le double avantage de préserver la santé physique (risque d’obésité) et  mentale de votre chat. En effet, les chats ont conservé leur instinct naturel de travailler pour manger. Avec cette variante ludique, vous trompez la faim de votre chat car « il mange plus lentement ». De plus, votre chat éprouve le plaisir que lui apporterait une authentique partie de chasse. Les endorphines libérées dans son cerveau contribueront à sa sensation de bien-être, de détente et de relaxation. Juste assez pour accepter, au passage, une petite restriction du nombre de croquettes journalières.

Avec ces nouveaux jeux, les résultats sont parfois miraculeux. Les chats retrouvent le goût de jouer. Mais surtout, on observe une diminution des troubles psycho-somatiques et comportementaux liés au stress, de la boulimie en particulier. Enfin pour vous, c’est l’occasion d’exprimer toute votre inventivité et votre créativité  en « détournant » quelques objets voués au rebut (http://www.foodpuzzlesforcats.com/homemade-puzzles).

La microflore intestinale et le cerveau « marchent » ensembles

L’idée que la microflore intestinale soit impliquée dans les troubles de l’humeur, les comportements dépressifs, et le stress est corroborée par l’observation et plusieurs études sur l’homme et les animaux. Ce nouveau domaine scientifique s’appelle la psychobiotique… appliquée aux chats, bien sûr.

Bon nombre de propriétaires me rapportent une réduction significative des comportements liés à l’anxiété de leur chat, après avoir modifié leur régime alimentaire. Une fois de plus, le passage à la bi-nutrition mais encore davantage à l’alimentation hybride, se révèle bénéfique. Comment l’expliquer ? Il est probable que l’incorporation significative de viande crue ou légèrement cuite induise un changement positif dans la composition de la microflore. Certaines souches bactériennes (Lactobacillus notamment) auraient la propriété de produire des neurotransmetteurs (GABA), ou d’augmenter la production de sérotonine par l’intestin.  Ces deux « hormones du bonheur » ont des effets positifs sur la dépression et l’anxiété. Sur le long terme, ce mécanisme participerait à l’effet satiétogène de la viande pour les chats.

Comme chez l’homme, les études scientifiques portant sur le microbiote intestinal du chat sont encore peu nombreuses. Néanmoins, une étude pilote a été menée et confirme que la microflore des chats obèses ou en surpoids semble altérée, par comparaison avec celle de chats minces (3). Il est probable que cette altération soit la conséquence d’un régime alimentaire favorisant l’obésité. Et selon moi, le régime « tout-croquettes », hyper-glucidique, explique ces modifications négatives de la microflore du chat.

Satiété et obésité: les maux de la faim.

Inversement, cette flore intestinale « industriellement » modifiée participe certainement à la résistance de l’organisme aux régimes alimentaires restrictifs prescrits aux animaux obèses. Le contrôle de la satiété permet  de prévenir l’obésité, mais pas de la soigner.

D’ailleurs, les spécialistes nutritionnistes partagent ce constat d’échec, tout en rejetant la responsabilité sur les propriétaires. « Actuellement, le traitement de choix de l’obésité canine et féline est la restriction alimentaire associée à des mesures destinées à augmenter l’activité physique. Ce traitement est souvent inefficace du fait de la mauvaise observance des propriétaires confrontés à des démonstrations de faim et/ou de baisse de la satiété de la part de leur animal » (2).

Mais ils travaillent sur de nouvelles pistes, l’adjonction de « médicaments à effet satiétogène qui pourraient être des mimétiques ou des agonistes des signaux de satiété » (2).  No comment !

Le contrôle de la satiété est au coeur de la problématique de l’obésité du chat.

Dessin Philippe Bernard.

Références:

(1) GILOR . et al – New Approaches to Feline Diabetes Mellitus: Glucagon-like peptide-1 analogs –  J Feline Med Sur (2016)

(2) Robert C Backus – Contrôle de la satiété – WALTHAM Focus (2006)

(3) Kieler IN et al.  Overweight and the feline gut microbiome a pilot study.  J Anim Physio Anim Nutr (2016)