L’abus de phosphore nuit-il à la santé des chats ?

« Certains aliments industriels pour chats, en particulier humides, apporteraient 4 à 5 fois les besoins physiologiques en phosphore. »

Ce constat repris par une vétérinaire experte en nutrition a de quoi intriguer. En effet, l’alimentation ancestrale des chats a toujours été composée d’aliments extrêmement riches en phosphore, à savoir des os, de la viande ou du poisson. De plus, l’alimentation humide industrielle semble très proche de l’alimentation « naturelle » des chats.

Mais l’étude va encore plus loin, en montrant que l‘excès de phosphore serait toxique pour les reins des chats, même chez les sujets jeunes et en bonne santé (1).

Dessin de Philippe BERNARD.

Besoins et recommandations pour le phosphore chez le chat.

Il faut avant tout signaler que cette récente étude a été financée par la Fédération Européenne de l’Industrie des Aliments pour Animaux Familiers (FEDIAF). Rien de blâmable. Il est même légitime pour cette institution de réactualiser ses recommandations nutritionnelles, à la lumière des dernières connaissances scientifiques.

Tout d’abord, les auteurs de l’article affirment que les aliments humides pour chats apportent 4 à 5 fois les besoins d’entretien du chat. Mais en regardant de plus près, ils prennent pour référence les recommandations minimales émises par le National Research Council (NRC) en 2006. Depuis, la FEDIAF a revu ses recommandations très à la hausse en 2012.

En fait, il est très probable que les besoins en phosphore pour les chats ne soient pas parfaitement délimités. Il n’y a ni valeur maximale ni valeur optimale émise pour le phosphore. Alors dans ce cas-là, je me réfère à l’étalon « souris » en vigueur depuis des millénaires pour les chats. Et 100 g de souris fraîches correspondent à 0,5 g de P pour 125 kcal EM (*).

Tableau 1: Apports minimum recommandés en phosphore

Sources g de P / 1000 kcal EM (*)
NRC 2006 0,64
FEDIAF 2012 1,25
Etalon « souris » 4

Ô surprise ! La teneur en phosphore d’une souris est très au dessus des recommandations minimales.

Le taux de phosphore n’est pas mentionné sur les étiquettes.

Par ailleurs, qu’en est-il vraiment des aliments humides ? L’article en question  reprend une vieille enquête, elle-même limitée à un nombre réduit de références. En effet, c’est beaucoup plus fastidieux que de calculer le taux de glucides. Car le taux de phosphore est rarement mentionné sur les étiquettes. Le Dr Lisa Pierson (vétérinaire nutritionniste pour chats) a recensé sur son site des milliers de références d’aliments humides vendus aux Etats Unis (valeurs réactualisées en 2017). Un travail impressionnant ! Contrairement aux attentes, on constate que la majorité des marques affichent un taux de P raisonnable, situé entre 2,5 et 3 g / 1000 cal EM. Soit bien moins encore que notre étalon «  souris » (4 g).

Tableau 2: Apports moyen en g de P / 1000 kcal EM (*) de quelques gammes humides « grand public » 

Purina One 2,8
Sheba 2,36
Gourmet 2,5
Equilibre et instinct 2,5
Royal canin (< 7ans) 2,75
Science diet < 1,8

Alors ne sommes nous pas là encore dans une zone où la science, en voulant tout expliquer, flirte avec l’idéologie ? D’ailleurs, les chats « pré-modernes » étaient majoritairement nourris avec des boites, un peu de mou et du foie de boeuf. Et cette overdose de phosphore ne les empêchait pas de vivre au delà de 20 ans. Ce qui est exceptionnel aujourd’hui !

Pourtant…

Le phosphore serait néphro-toxique pour les chats en bonne santé

Jusqu’à présent, le lien de causalité direct entre le taux de phosphore dans l’alimentation et le déclin de la fonction rénale n’a jamais été démontré.  Même chez les chats insuffisants rénaux, un taux de phosphore élevé dans le sang est corrélé à une espérance de vie plus courte pour ces chats et une dégradation plus rapide de leur fonction rénale. Mais le mécanisme physiopathologique direct n’avait pas été démontré jusqu’alors.

L’étude précédente (1) conclut que sous certaines conditions, trop de phosphore serait responsable de lésions tubulaires rénales, comme observé chez l’homme et le rat: « La consommation d’un régime trop riche en phosphore hautement bio-disponible pourrait avoir des effets néfastes sur les paramètres de la fonction rénale de chats sains ». Net et sans appel ! Néanmoins, le choix des mots est subtil. Quant aux modalités expérimentales, elles sont selon moi trop éloignées des conditions de terrain. Finalement cette étude suscite plus de questions qu’elle n’apporte de véritables réponses.

La première difficulté de cette étude a été d’étudier l’influence du taux de phosphore indépendamment du taux de protéines. Car les aliments riches en phosphore sont aussi riches en protéines. Or les protéines sont elles aussi soupçonnées depuis plus d’un siècle de favoriser l’insuffisance rénale. Ainsi, les auteurs ont confectionné deux régimes ménagers identiques (viande de boeuf et riz) présentant les mêmes teneurs pour les protéines, les vitamines et minéraux… sauf pour le phosphore et le calcium. Ainsi, ils ont ajouté du phosphore sous une forme très soluble dans le régime testé (en gros, de l’acide phosphorique) mais pas de calcium. Finalement, le régime test présentait trois fois plus de phosphore que le régime témoin. Mais surtout le rapport Ca/P était de 0.4 contre 1.3 pour le régime témoin (norme > 1.1 ).

Le rapport Ca/P est extrêmement déséquilibré dans cette expérience. Dans la pratique on ne rencontre jamais de tels chiffres. Car s’il est bien une recommandation nutritionnelle que les industriels du petfood respectent, c’est le rapport Ca/P (à l’exception des aliments dits complémentaires).

C’est le type de phosphore qui est en cause.

Les sels de phosphore utilisés pour le régime test de cette étude étaient particulièrement solubles dans l’eau et en milieu acide (comme dans l’estomac). Cela favorise son absorption rapide dans les premières portions de l’intestin grêle. Autrement dit, c’est le phosphore hyper-digestible qui explique la toxicité rénale dans cette étude.

On savait déjà que le phosphore contenu dans les céréales et les autres sources végétales est moins digestible que celui présent dans les sources animales. Mais selon les auteurs, le plus « mauvais » phosphore provient surtout de sources non organiques. Ni de la viande, ni des végétaux, mais d’une trentaine d’additifs minéraux largement utilisés dans l’industrie agro-alimentaire.

Et ce « mauvais phosphore » serait présent en quantité importante dans l’alimentation humide des chats. Ce point mérite certainement d’être confirmé. Selon moi, cette étude est insuffisante pour mettre en cause la sécurité des aliments humides complets pour chats. Pour que de tels aliments soient dangereux  pour les chats, ils devraient cumuler le double défaut d’un rapport Ca/P très bas et de quantités hors normes en phosphore hyper-digestible. En pratique, cela a peu de chance d’exister.

Consensus scientifique pour le phosphore chez les chats insuffisants rénaux.

En contrepartie, il est un domaine où le phosphore est depuis longtemps montré du doigt, c’est l’insuffisance rénale chronique. Chez les chats présentant un stade avancé d’insuffisance rénale, plusieurs dérèglements physiologiques sont liés au phosphore:

  •  Les chats en insuffisance rénale terminale ont souvent une hyperphosphatémie (taux de phosphore élevé dans le sang). Le phosphore s’accumule dans le sang car les reins défaillants ne parviennent plus à l’éliminer.
  • la progression de l’insuffisance rénale serait favorisée par un dysfonctionnement des glandes parathyroïdes, lui-même induit par l’élévation du phosphore dans le sang. On parle d’hyperparathyroïdie secondaire d’origine rénale.

En fait, il faut surtout conserver à l’esprit qu’un taux élevé de phosphore dans le sang signifie que l’insuffisance rénale est à un stade avancé. Ce qui rapproche effectivement les chats d’une fin inéluctable, sans pour autant en être forcément la cause directe.

Les aliments sans phosphore ne sont pas la panacée pour les chats insuffisants rénaux.

La solution la plus évidente pour ralentir ces mécanismes délétères liés à cette augmentation du phosphore dans le sang est depuis longtemps (chez l’homme) la restriction des apports en phosphore dans l’alimentation. Il est aussi possible d’améliorer cette mesure en ajoutant des chélateurs du phosphore dans la nourriture. En se fixant au phosphore, les sels obtenus ne passent pas la barrière digestive, et sont éliminés… dans les selles. Cette dernière mesure est chère, peu pratique et non dépourvue d’effets secondaires.

En ce qui concerne les chats, les régimes les plus restrictifs en phosphore sont aussi les plus restrictifs en protéines, d’origine animale surtout. Et les chats refusent de les manger. Finalement, c’est contreproductif puisque cela aggrave la dégradation de l’état général des chats insuffisants rénaux.

Néanmoins, certains chats se prêtent au jeu. On peut alors abaisser le taux de phosphore dans le sang, mais cette baisse est d’ampleur limitée. On ne peut hélas pas compter comme chez l’homme sur la dialyse pour débarrasser totalement le sang de son phosphore en excès. Au mieux, on peut espérer ralentir le cours de l’hyperparathyroïdie, mais jamais l’inverser.

Il est probable qu’une alimentation riche en phosphore chez les chats les plus âgés perturbe le métabolisme phosphocalcique, dont le chef d’orchestre est la  parathyroïde. Mais il ne faut pas négliger l’influence d’un autre processus physiologique majeur à l’oeuvre chez tous les animaux, le vieillissement. Une protéine du vieillissement, la protéine Klotho, accélère significativement l’hyperparathyroïdie. Et cela, malheureusement, c’est génétique. Ce qui limite la portée réelle des régimes hypo-phosphorés. Surtout quand c’est pour convertir le chat, un hypercarnivore, en un brouteur de soja.

Effet préventif pour les chats âgés en bonne santé.

Si un régime limité en phosphore et en protéines peut sembler bénéfique  à certains chats insuffisants rénaux, peut-on escompter un effet préventif pour la catégorie des chats les plus « à-risque », les chats âgés ? C’est objet d’une étude publiée en 2016, qui visait à montrer l’intérêt de diminuer « modérément » les protéines et le phosphore dans l’alimentation de chats à l’aube du troisième âge,  fixé arbitrairement à à 9 ans (2).

Cette étude a porté sur une période de 18 mois, ce qui est plutôt rare. Mais faire manger le même régime à un chat pendant un an et demi, relevait de la mission impossible. Alors, pour leur moral, quelques écarts ont été tolérés… En plus des croquettes « senior », la majorité se voyait offrir des petites quantités de pâtées standard ou des aliments humains (poulet, produits laitiers…). Premier biais expérimental.

Enfin, la conclusion de cette étude est peu probante. Il a été observé qu’un régime standard (phosphore et protéines conformes aux recommandations usuelles) avait peu de répercussions défavorables et mesurables sur le fonctionnement des glandes parathyroïdes. Mais surtout, il n’y avait aucune différence significative sur la proportion de chats développant une insuffisance rénale sur cette période d’observation.

En conséquence, le bien-fondé d’aliments pour chats âgés, formulés sur la seule base d’une réduction de phosphore et de protéines, est donc discutable.

Ce qu’il faut retenir du phosphore pour les chats

Les chats mangent depuis leur origine des proies riches en phosphore. C’est parce que ce minéral est vital pour eux (fonctionnement neuronal, mécanisme énergétique des cellules musculaires, minéralisation du tissu osseux). Mais surtout, le chat est apte à gérer des quantités de phosphore très supérieures aux autres animaux. Les données extrapolées d’observations faites sur l’homme ou les rongeurs de laboratoire sont sujettes à caution. Il en est de même des recommandations nutritionnelles officielles.

Pour les chats insuffisants rénaux, le taux de phosphore optimal n’est pas scientifiquement déterminé. Mais la teneur idéale se situe probablement à un niveau modérément restrictif ( 1 à 1.5 g / 1000 cal, selon moi).

Pour les chats en bonne santé, c’est le ratio Ca/P le plus important. Les régimes à base de viande (« raw food ») doivent absolument être complémentés et équilibrés avec une source de calcium notamment. Les C.M.V. comme VIT’I5 Little Ca:P=3 ou TC Premix conviennent pour compléter la viande. Par contre, certains régimes de type BARF (à base d’os) peuvent présenter de graves déséquilibres pour le phosphore. Enfin, les aliments complémentaires humides (type ALMO Nature), carencés en calcium notamment, ne doivent pas excéder 15 % des apports caloriques hebdomadaires, surtout chez le chat âgé (3-4 boites de 100 g maxi par semaine).

La viande pour les chats, encore et toujours.

Toute cette belle théorie scientifique est à nuancer du fait de l’extrême variation observée quant à la digestibilité du phosphore. Nous avons mentionné les risques potentiels des phosphores inorganiques, qui sont des sources de phosphore « rapide » susceptible d’affoler les parathyroïdes. Mais ce phosphore n’a rien de commun avec celui qui est contenu dans la viande. Je parle ici de la « vraie » viande. Celle que vous pouvez donner crue ou cuite à votre chat, en complément ou en remplacement de l’alimentation industrielle. Et cela, même pour les insuffisants rénaux.

Victor Menrath, un des précurseurs de la médecine féline en Australie, et spécialiste des maladies rénales du chat, a rappelé son point de vue lors d’une discussion sur un forum pour vétérinaires félins (2018):

Après 40 ans de pratique vétérinaire, j’en viens à la conclusion que les chats insuffisants rénaux se portent bien mieux, vivent plus longtemps et conservent un aspect moins misérable, lorsqu’ils sont nourris avec de la viande crue, la plus grasse possible, du foie, une fois par semaine et un complément en vitamines B. Je sais que cela va à l’encontre de la pensée moderne, mais ceci est mon observation.

Une des explications de cette observation est peut-être à rechercher du côté d’un nouveau chélaleur du phosphore. Cette substance, en abondance dans la viande fraîche, est ni plus ni moins que la vitamine B3. Plusieurs études menées chez l’homme depuis 2013 démontrent l’efficacité de la vitamine B3 pour abaisser le taux de phosphore dans le sang. En effet, pour traverser la barrière intestinale, le phosphore passe au travers de canaux, qui se ferment en présence de vitamine B3.  C’est pourquoi la vitamine B3 se comporte comme un chélaleur du phosphore. Vingt cinq milligrammes par jour de B3 (sous un forme particulière), soit l’équivalent de 130 g de viande de poulet, diminue le phosphore dans le sang de 20 % en moins d’un mois chez le chat (données personnelles non publiées). .

La nature n’est-elle pas bien faite? Je vous laisse réfléchir…

Références:

(1) DOBENECKER B. et al – Effect of a high phosphorus diet on indicators of renal health in cats – Journal of Feline Medicine and surgery (2017).

(2) GEDDES R.F. – The Effect of Moderate Dietary Protein and Phosphate Restriction on Calcium-Phosphate Homeostasis in Healthy Older Cats – J Vet Intern Med (2016).

(*) Abréviations:

  • P = Phosphore
  • kcal EM = kilocalories d’énergie métabolisable.

Faut-il avoir peur de la viande pour les reins des chats ?

Aucune étude n’a pu montrer que les protéines alimentaires apportées par la viande sont toxiques pour les reins des chats.Très en vogue, les régimes hyper-protéiques ont des vertus incontestables chez l’homme. Notamment, ils permettent un meilleur contrôle du poids. Plusieurs études bien documentées le confirment, mais elles pointent aussi les risques potentiels pour le squelette et la fonction rénale.

Toutefois, le chat est un hypercarnivore, et manger de la viande pour lui n’est pas une simple mode, c’est un usage. De plus, son squelette semble à l’abri des fractures du col du fémur, qui ne concernent que les chats « parachutistes ». Cependant, il est de notoriété publique que les reins sont le point faible des chats, surtout en vieillissant. Alors est-il judicieux de limiter le recours à la viande pour prévenir ce risque ?

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Pourquoi votre chat ne sera jamais veggy

Les régimes végétariens pour les chats ne se sont rien d’autres qu’un cas avéré de mauvais traitement animal.

Dessin de Philippe Bernard.

« Les tentatives récentes de végétariens bien intentionnés pour convertir leur chat à un régime sans viande sont navrantes et cruelles (…) elles ne se sont rien d’autres qu’un cas avéré de mauvais traitement animal, et devraient être traitées comme tel ».

C’est l’avis tranché sur la question de Desmond Norris, spécialiste réputé en comportement animal. Déjà, avec le régime poisson (article précédent), nous abordions une alimentation moins « naturelle » destinée aux chats. Mais avec le végétarisme, nous basculons dans le « contre-nature ».

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